La cour dysfonctionnelle de « La Prudence funeste »

Les malheurs que connaît Démocrate, héros de la nouvelle de « La Prudence funeste » trouvent leur origine dans les dysfonctionnements de la cour, au sein de laquelle règnent l’intérêt particulier et la dissimulation, et où la générosité, vertu aristocratique par excellence, n’est pas récompensée. Ce portrait peu flatteur reprend des critiques formulées par de nombreux discours et débats du temps, en particulier ceux traitant de la question des « Grands ».
L’échec de la Fronde, la réorganisation des pouvoirs dans le Royaume et à la Cour qui
s'ensuivit et la domestication de la noblesse mise en oeuvre par Louis XIV encouragèrent
l’abandon des idéaux aristocratiques en faveur des valeurs courtisanes et mondaines par
une adaptation aux évolutions rapides du paysage politique et aux modes (voir sur ce sujet
J. Rohou, Le XVIIe siècle, une révolution de la condition humaine, Paris,
Seuil, 2002). C’est du moins la version de l’histoire que propagèrent de nombreuses
mazarinades ainsi que les discours des « malcontents », terme désignant les aristocrates
qui jugeaient leurs services mal récompensés. [Exemples] – Ces
récriminations trouvent un exemple célèbre dans les Mémoires de La
Rochefoucauld (éd. pirate en 1662) ; elles sous-tendent certains passages des « Succès
de l’indiscrétion » (voir note p. 104), qui dépeignent les intrigues secrètes et les
manœuvres politiques peu reluisantes de la cour de France ; le même La Rochefoucauld
en fera l’inspiration de ses Maximes, qui mettent l’amour propre et
l’intérêt à l’origine de toutes les actions humaines.
– Elles s’expriment
également dans l’art oratoire religieux, à l’exemple de ces propos de Bourdaloue,
datant de la décennie suivante : « Chacun n’est consciencieux pour soi qu’autant que
la nécessité de ses affaires, qu’autant que l’avancement de sa fortune, qu’autant que
le succès de ses entreprises, en un mot, qu’autant que son intérêt peut le souffrir »
(« Sermon sur la fausse conscience »).
« La Prudence funeste » reprend plusieurs éléments caractéristiques de ces discours
[liste] – Ce sont les puissants et les courtisans qui trompent
le roi impuissant. Le souverain est toujours représenté comme une figure de bonne
volonté, mais mal conseillé et trompé. C’est là un discours topique des écrits
politiques contestataires, que les mazarinades avaient réactualisé : « Charmeurs de
roi, cherchez ailleurs emploi / Videz la France et prenez congé d’elle » («
Rondeau du roi contre la Cardinal Mazarin », 1649)
– Le roi est faible, décrit comme « mal affermi dans ses
états » et craint l’un de ses sujets, Fulcian (p. 129).
– Le triomphe de
Sestianès, « dont l’ambition réglait toutes les actions » (p. 200), illustre le règne
de l’intérêt à la Cour.
– Cette même cour est réglée par l’intrigue et par les
apparences. Ainsi, Sestianès dit : « Quand j’aurai accusé Démocrate et qu’il
m'accusera après, il ne sera plus digne de foi. Elle est présentement si suspecte, que
ceux qui la prennent pour guide de leurs actions et ceux qui ne la consultent jamais
s’en défient également » (p. 222).v – Les puissants ne sont pas au service du bien
commun mais : « sacrifient à leurs intérêts tous ceux qui les servent, et qui se
soucient peu du mal qui leur arrive, pourvu qu’ils aient ce qu’ils souhaitent. » (p.
123).
– Les bonnes actions, telles que la grâce accordée à Démocrate, sont
entreprises par crainte plutôt que par sens de la justice. Ainsi le prince agit « de
crainte de se faire plusieurs ennemis en recherchant avec trop d’opiniâtreté la perte
d’une personne dont le crime n’était pas avéré et qui n’avait peut-être jamais été son
ennemi. » (p. 226).
– À l’inverse, le comportement de l’infortuné Démocrate
témoigne de la foi qu’il accorde à la justice royale et aux valeurs fondamentalement
nobiliaires telles que la réputation et la gloire : « Je veux reprendre mes fers pour
lui rendre sa gloire et son innocence. La mienne sera assez forte pour m’en tirer »
(p. 175).
Le portrait de la Cour qui se révèle à la lecture de la nouvelle reprend les motifs littéraire de la tradition anti-aulique, qui dans le sillage du Libro llamado menosprecio de corte y alabanza de aldea (Le Mépris de la cour et l’éloge de la vie rustique, 1539) d’Antonio de Guevara, connaît une fortune européenne. Règne des fausses apparences, qui entraînent avec elles une confusion générale :
« Quoi ! disait le prince Théomède, faut-il que je confonde les innocents avec les coupables, que je croie que les plus généreux du monde sont les plus lâches et les plus perfides, et que les plus perfides et les plus lâches soient les plus généreux ? » (p. 288).
La cour, peuplée de personnages d’ambitieux sans scrupule, dont Sestianès constitue le parangon, est le lieu par excellence où règne la fortune et où l’individu peut éprouver sa capacité de résistance à l’adversité.
Néanmoins on reconnaît, dans les dénonciations de l’univers aulique, les inflexions qu’apporte le renouvellement de ce discours à la suite de l’avènement de Louis XIV (voir Alain Couprie, De Corneille à La Bruyère. Images de la cour, Paris, Aux Amateurs de livres, 1984) : insistance sur la question des “grands” et sur celle des « favoris ». Ces mêmes accents se retrouvent également dans la tragédie et la littérature morale.